sábado, 16 de abril de 2016

PORTFOLIO | FAIRE GRIMACER LE RÉEL RIGOLETTO EN RÉPÉTITION

 Par Simon Hatab


Claus Guth, Quinn Kelsey (Rigoletto)
© Éléna Bauer / OnP

Au Moyen Âge, on croyait que la difformité d’un bossu était due aux démons enfermés à l’intérieur de son corps, qui poussaient à l'endroit de sa bosse pour essayer de sortir. Si Rigoletto a bien des démons intérieurs, ce n’est pas à travers une bosse que Claus Guth entend les suggérer. Le metteur en scène, qui s’attache implacablement à mettre à nu les œuvres qu’il monte, a pris le parti d’intérioriser la déformation, d’en faire une « grimace sociale », pour présenter toute la force et toute l’actualité de ce drame. La photographe Éléna Bauer a capté l'atmosphère du spectacle en train de se faire.
Parce que toute l’histoire est racontée sous l’angle de la malédiction dont est frappé le personnage principal, Claus Guth a imaginé un dispositif sur-mesure : le spectateur voit le drame à travers les yeux d’un Rigoletto vieillissant et brisé, revivant la tragédie qui l’a détruit et a causé la mort de sa fille.


Olga Peretyatko (Gilda)

Sa vision s’est structurée autour de la relation père-fille. Saisi de panique à l’idée de perdre Gilda, Rigoletto s’emploie à la mettre constamment en scène en petite fille, comme s’il voulait l’empêcher de grandir, de devenir une femme. Gilda réagit en dissimulant son désir naissant pour un étranger qui se révèlera être le duc. Mais cette échappatoire est un leurre : tout comme son père, le duc projette sur elle ses propres fantasmes. Elle passe ainsi d’une prison à une autre.


Henri Bernard Guizirian (double de Rigoletto), Claus Guth

Cet enfermement apparaît clairement dans la musique : les lignes de chant de Gilda sont dépendantes de la ligne de Rigoletto ou de celle du duc. Ce n’est qu’au troisième acte qu’elle commence à chanter ces grandes phrases libres qui sont le signe de sa propre personnalité. Mais il est alors trop tard : lorsqu’elle s’émancipe enfin, c’est pour prendre la décision de se sacrifier pour sauver le duc.
Rigoletto marque un tournant esthétique dans la carrière de Verdi : le compositeur y soumet constamment la forme aux exigences de la vérité théâtrale. À la fin de sa vie, après Falstaff, on rendit à Verdi les honneurs à Rome en le présentant comme « le plus grand musicien de son temps ». Sa réponse fut cinglante : « Laissez tomber le grand musicien, je suis un homme de théâtre.»

https://www.operadeparis.fr/magazine/portfolio-faire-grimacer-le-reel

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