sábado, 3 de septiembre de 2016

FRANÇOIS-HENRI DÉSÉRABLE ASSOIFFÉ D'ÉTERNITÉ


Par Astrid De Larminat
Le jeune homme rêvait d'être une star de hockey aux États-Unis. Il est devenu romancier. Évariste est son deuxième livre. Un futur grand écrivain?
Il a une silhouette de jeune Werther, longiligne, souliers pointus, la mèche romantique, comme on pouvait l'attendre d'un auteur qui fêtera demain ses vingt-huit ans. François-Henri Désérable consacre son deuxième roman à un prodige des mathématiques, le fulgurant Évariste Galois mort en duel à vingt ans à cause d'une femme, deux années après être monté sur les barricades de la révolution de juillet 1830, et dont le génie ne sera compris qu'après sa mort.
Ce livre confirme qu'un écrivain est né et qu'il est prometteur. Néanmoins, le narrateur de François-Henri Désérable fait preuve parfois d'une telle morgue que, séduit par l'originalité de son talent mais agacé qu'il n'en use pas plus délicatement, on a envie de lui chuchoter d'arrêter son numéro, de poser ses cymbales, de dire sans apprêt ce qu'il a dans l'âme, le cœur et les tripes.
L'auteur serait-il, comme son alter ego romanesque, un rien cabot et méprisant à l'égard du vulgaire? Eh bien, pas le moins du monde! Lorsqu'il approche, sourit, salue, on est surpris de ne déceler dans ses manières aucun signe ostentatoire d'égotisme ou de mal du siècle. La conversation qui suit confirmera qu'il n'y a pas chez lui la moindre arrogance mais, chevillé au corps, un désir insatiable de grandeur et une angoisse du temps qui passe. «Les jeunes disent Carpe diem pour justifier leur hédonisme, explique-t-il. Je retiens surtout la suite du vers, quam minimum credula postero: ne sois pas certain du lendemain. Il faut vivre vite, faire le maximum dans le temps qui nous est imparti.» S'il se sent différent de sa génération, c'est par l'ambition qui le tenaille depuis qu'il est petit enfant: «J'aurais peur de ne pas laisser une œuvre derrière moi.»


Le premier livre de François-Henri, Tu montreras ma tête au peuple, récit romancé des derniers instants de quelques guillotinés de la Révolution, faisait écho à ces questionnements: à quoi pense-t-on lorsqu'on sait qu'on va mourir? Qu'a-t-on fait de sa vie? Il y a dans Évariste une phrase un peu grandiloquente sur l'écrivain qui s'incarne dans le Verbe. On comprend maintenant qu'elle est l'expression sincère d'une peur et d'un rêve: celui de se créer un corps de mots qui lui survive.
Pourtant, la littérature ne fut pas sa première vocation. Longtemps, il n'a pensé qu'au hockey sur glace. «Je rêvais de devenir un grand joueur, de voir mon nom gravé sur la coupe Stanley.» Son père étant entraîneur de l'équipe d'Amiens où ils habitaient, il a fréquenté les patinoires avant de savoir marcher. À quinze ans, il est parti jouer aux États-Unis. À dix-huit, il a compris qu'il ne pourrait jamais jouer dans la meilleure ligue: «J'ai échoué. C'est le drame de ma vie», dit-il avec une simplicité charmante. C'est alors qu'il jette son dévolu sur un autre genre de jeu et d'art, la littérature. Il devient cependant joueur de hockey professionnel et s'inscrit à la fac de droit parce qu'elle se trouvait à côté de la patinoire… Cet été, il a décidé d'arrêter sa thèse et de passer au hockey amateur: la littérature et rien que la littérature. «Je prends ce risque pour être sûr d'aller au bout.»
«La littérature sort les gens du tombeau. Il n'y a que l'art qui puisse ainsi ressusciter les morts.»
François-Henri Désérable
On a du mal à imaginer ce jeune homme délicat et bien élevé dans un match de hockey. Ce sport «est un savant mélange de glisse acrobatique et de Seconde Guerre mondiale», dit-il, citant Hitchcock. Il y a deux sortes de joueurs, explique-t-il, les artistes du palet et les violents. «Je fais partie des violents. Quand on frappe l'adversaire sur la balustrade et que le public applaudit, il y a une jubilation. Lorsque je monte sur la glace, c'est la guerre.» Il enchaîne, sur le même ton paisible: «Mes meilleurs amis sont des joueurs de hockey qui n'ont pas lu mon livre et pas fait d'études. Ce sont mes frères d'armes.»
La guerre, donc. Aurait-il envie comme son héros de monter sur les barricades? «S'il y en avait, peut-être, mais il n'y en a plus.» Il se rappelle les manifestations contre le CPE quand il était à l'université. «Les étudiants se sentaient investis d'une mission. Quand l'été est venu, ils sont partis en vacances.» Bien sûr qu'à dix-huit ans, il a rêvé «de dérober le feu sacré pour en éclairer le monde». Mais maintenant, s'il a envie d'en découdre, c'est avec lui-même. «La révolte, elle est personnelle.» Un critique littéraire de gauche l'avait soupçonné à la lecture de son premier livre de ne pas avoir de sympathie pour la Révolution française. Il s'en étonne, s'en inquiète même. Désérable n'est pas un idéologue mais un romancier. Il y a chez ce jeune homme inquiet de se créer un destin une paradoxale absence d'ego et quelque chose de ductile qui lui permet de se mettre à la place des autres, de se couler dans tous ses personnages. Qu'il ait eu de l'empathie pour les aristocrates guillotinés qu'il a mis en scène ne fait pas de lui un monarchiste.

Lorsqu'on l'interroge sur ses années de formation, il est factuel, son visage se rembrunit même un instant. On imagine qu'il a grandi à Amiens dans une atmosphère de roman du XIXe siècle, Madame Bovary à la maison et Salammbô quand il faisait la guerre sur la glace et que les filles l'attendaient à la sortie des vestiaires. Sa grand-mère maternelle tenait un PMU. Sa mère dut arrêter ses études pour travailler puis choisit de se consacrer à ses quatre enfants, rêvant pour eux de belles études et de beaux mariages. Son père connut les heures de gloire et les revers de l'équipe de hockey d'Amiens. Le sentiment d'humiliation et le désir de revanche, très puissants dans son livre, sans doute les a-t-il ressentis davantage par proches interposés que personnellement.
Pourquoi l'écrivain Désérable s'inspire-t-il de personnages du passé? «La littérature sort les gens du tombeau. Il n'y a que l'art qui puisse ainsi ressusciter les morts.» Il cite Modiano: «J'ai beaucoup d'amis morts avant ma naissance.» Et le Vieux, ce Dieu le Père, qu'il met en scène dans son roman avec une irrévérence teintée de défi qui attend une réponse? «Je voulais laisser ouverte l'hypothèse d'une force supérieure qui préside ne fusse qu'un peu à la destinée.» Il raconte avoir connu un sentiment d'éternité lorsqu'il a déchiffré l'ultime lettre du jeune Évariste conservée à la bibliothèque de l'Institut. «Quant à Dieu, je prie pour qu'il existe, comme je le fais dire à Charlotte Corday dans mon premier livre.» En attendant, il rend son culte à la littérature, en espérant figurer parmi ses élus.

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