jueves, 20 de septiembre de 2018

"HAPPYCRATIE", L'ESSAI QUI DÉNONCE LA TYRANNIE DU BONHEUR


Par Sevin Rey


Interview.- Dans leur essai intitulé Happycratie. Comment l'industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies, Eva Illouz et Edgar Cabanas dénoncent l'injonction à être heureux quelles que soient les circonstances. Ainsi que sa récupération par les «marchands de bonheur».

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Faut-il boycotter le bonheur une bonne fois pour toutes ? Oui, répondent les auteurs de Happycratie. Comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies (1). Dans cet essai critique, la sociologue Eva Illouz et le docteur en psychologie Edgar Cabanas explorent les coulisses de la psychologie positive et la tyrannie du bonheur que celle-ci nous infligerait. Vendue par des coachs, des livres de développement personnel, des applications de téléphone ou des thérapies, la quête perpétuelle du bonheur ferait surtout celui d’une industrie et d'une vision individualiste de la société. Rencontre avec Edgar Cabanas, coauteur du livre choc de la rentrée.

Lefigaro.fr/madame.- Dans votre livre, vous donnez naissance à un nouveau terme, l'«happycratie». De quoi s’agit-il exactement ?
Edgar Cabanas.- L'happycratie désigne l'injonction sociale et morale de rechercher à tout prix le bonheur personnel et la réalisation de soi dans toutes les sphères de notre vie, et ce par la consommation de «marchandises psychologiques» (des livres, thérapies, applis, coaching, etc., NDLR). Cette injonction permet d'exercer une nouvelle forme de pouvoir dans les entreprises et même dans l'armée. Elle se traduit, dans nos sociétés, par l'apparition de nouvelles stratégies d'influence, par des décisions politiques, et même une nouvelle forme de citoyenneté avec l'apparition de "psytoyens", pour qui la recherche du bonheur est une seconde nature, des obsessions individuelles et la mise en place d'une hiérarchie émotionnelle où les émotions négatives n'ont plus de place. Au travail, ce sont des techniques de management valorisant les employés les plus heureux.

Mettre le bonheur au centre de sa vie renforce le narcissisme
Edgar Cabanas
À quoi ressemble le bonheur vendu par ceux que vous appelez «les apôtres de la psychologie positive» ?
Ce bonheur est seulement psychologique : il s’agit de nouvelles façons de s’organiser et d’organiser sa pensée pour apprécier les petites choses de la vie et transformer la pression et les événements négatifs en des opportunités. Pour légitimer son discours, la psychologie positive affirme, à tort, que ce bonheur est le même que celui d’Aristote. Chez les Grecs, il était lié à la vertu, au sens éthique et politique ; dans l'happycratie, c'est une vision très individualiste.

Quels sont les effets pervers de cette injonction au bonheur ?
Pour la psychologie positive, le bonheur n’est qu’une question de choix personnel et donc la souffrance l'est tout autant. En clair, si une personne souffre, c’est parce qu’elle n’a pas fait les bons choix pour arrêter de souffrir ou n’a pas été assez tenace pour surmonter les circonstances négatives. Ce discours extrêmement culpabilisant crée une pression sociale nous obligeant à toujours paraître amical, souriant, joyeux, etc. Aujourd’hui, affirmer être malheureux est très difficile car cela signifie que l’on n'a pas fait les bons choix, que l’on ne sait pas apprécier sa vie à sa juste valeur, ou encore qu’on ne profite pas de ce que l’on a. Par ailleurs, mettre le bonheur au centre de sa vie renforce le narcissisme et l’excès de confiance en soi. Le fait de surinvestir les moments positifs rend l'impact psychologique des moments difficiles beaucoup plus important.

Peut-on échapper à cette injonction ?
On ne peut pas y échapper parce que nous sommes des êtres sociaux, mais on peut être conscient des effets pervers de ce discours. On peut ne pas croire à l’efficacité des solutions rapides et simplistes que l’industrie du bonheur nous vend.

Pour la psychologie positive, le bonheur n’est qu’une question de choix personnel
Edgar Cabanas
Vous dénoncez effectivement le manque de rigueur scientifique et la simplicité des solutions proposées. Comment expliquez-vous alors que certains continuent à y croire ?
Cela fonctionne parce que nous sommes dans une culture qui nous a fait comprendre depuis des décennies, que les problèmes sociétaux pouvaient être résolus à un niveau individuel. Donc quand on trouve des solutions, les gens y croient et achètent. Ces techniques fonctionnent surtout chez ceux qui sont déjà convaincus. Ne voyant pas d'autres issues à leurs situations, les individus redoublent d’efforts pour mettre en pratique ces conseils qui sont efficaces pour une courte durée seulement. Puis quand cela ne marche plus, il faut consommer un autre livre, puis encore un autre, etc.

Dans un contexte de crises multiples, l'idéologie du bonheur ne répond-elle pas à un véritable besoin ?
Dans une période d’incertitude où les individus se sentent démunis, l'idée selon laquelle il est plus simple de se changer soi-même plutôt que de modifier les circonstances est certes séduisante, mais cela masque la dimension sociale des problèmes. Par exemple, si l’on passe sa journée à faire plusieurs choses à la fois et à travailler de plus en plus dans des conditions difficiles, et que l’on nous promet que la solution à tout cela est de méditer 5 fois par semaine pendant 10 minutes, on achète. Et on oublie que beaucoup de personnes se retrouvent avec le même stress, le même burn-out que nous. C’est le fonctionnement du marché du travail qui est problématique et non les psychologies individuelles. À long terme, ces techniques ne sont pas des solutions mais une façon de supporter les causes structurelles de nos problèmes, au lieu de les combattre.
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Depuis 2012, l'ONU établit chaque année un classement des pays où l'on est le plus heureux.
Quelle devrait-être, pour vous, la place du bonheur dans nos vies ?
Je pense que si on dépensait autant d’énergie à défendre la justice ou le savoir, la société fonctionnerait mieux. Si nous partageons les mêmes problèmes, nous devons partager les solutions. On ferait mieux de construire une meilleure version de notre société qu'une meilleure version de nous-mêmes.
http://madame.lefigaro.fr/bien-etre/livre-happycratie-critique-injonction-au-bonheur-eva-illouz-edgar-cabanas-interview-auteurs-140918-

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