Dans Le Déluge, du cinéaste italien Gianluca Jodice, il incarne un souverain désemparé, à l’approche des dernières semaines de sa vie alors qu’il est conduit à la tour du Temple avec sa famille. Une approche métaphysique de cette figure marquante, que l’acteur s’est appropriée au prix d’une spectaculaire métamorphose.
Par Emmanuel Cirodde –
Guillaume
Canet incarne Louis XVI dans Le Déluge, rôle pour lequel il a modifié son
visage à l’aide de prothèses. © Fabio Lovino
La réplique cinglante de Marie-Antoinette : "Je ne
supporte plus ta stupidité indécente !", en dit long sur ce Louis XVI...
Elle est fatiguée par son déni et son absence de réaction. Il semble ne pas prendre conscience de ce qu’ils sont en train de vivre. Louis XVI est un personnage assez particulier. Ce scénario m’a éclairé sur cet aspect de l’Histoire que je ne connaissais pas, lié à son comportement psychologique. Louis XV à sa mort avait dit : "Après moi, le déluge", car il savait que son petit-fils serait dans l’incapacité de gouverner. J’ai découvert chez lui une timidité, son incapacité à vivre avec une femme – il était très mal à l’aise en leur présence –, son bégaiement, son côté un peu renfermé, obsédé par ses horloges et les mouvements mécaniques. Il avait beaucoup de mal à vivre en société et a été élevé dans l’idée qu’il était détenteur du pouvoir divin et que pour cela, les gens l’aimaient. Le film montre cette désillusion, lorsqu’il se rend compte qu’il n’est qu’un homme et qu’il a fini par se faire détester par le peuple.
Quel était le point de vue du réalisateur sur Louis XVI ?
Il avait envie de dépeindre ce déclin qu’il articule en
trois actes assez clairs : les dieux, les hommes et les morts. Il n’y avait pas
de volonté particulière chez Gianluca Jodice de vouloir sauver ses
personnages mais simplement de décrire ce qui arrive à n’importe quel
individu qui se serait mal conduit dans sa vie lorsqu’il se retrouve face à sa
mort. Une chose m’a paru très intéressante : Louis XVI semble tellement perdu
qu’à la toute fin, lorsqu’il demande au bourreau de lui expliquer comment va
se dérouler son exécution, il rajoute : "Et après ?". Ce qui
laisse le guillotineur bouche bée. Comme si l’idée même de mourir n’était
pas concevable pour Louis XVI.
Cela illustre aussi son rapport à la religion...
Bien sûr. Mais il est obligé de prendre conscience qu’il y
a peut-être une autre réalité, et d’ailleurs, il pose des questions très
crues. "Vais-je souffrir après que ma tête sera tranchée ? Comment cela
se passe lorsqu’il reste de l’oxygène dans le cerveau ?" Il essaie encore
de comprendre cette situation qui lui échappe totalement.
Un peu comme s’il s’agissait de se représenter un mouvement d’horlogerie ?
Exactement. Et le film relate d’ailleurs une anecdote liée
à sa passion pour les inventions. Louis XVI avait lui-même conseillé
Guillotin, l’inventeur de l’échafaud, en lui suggérant de remplacer la lame
horizontale par une lame en biseau pour mieux couper ! Il en a fait les frais.
Oui, c’est la réflexion que je me suis faite en voyant le décor de l’extérieur. Mais cela ne m’a pas gêné parce qu’après tout, on peut se l’imaginer comme on veut. Ce sont aussi des conventions de cinéma, le principal étant que le récit soit le plus crédible possible. Le scénario a été écrit avec des historiens et s’inspire aussi des carnets de Cléry, le valet de Louis XVI qui a raconté avec beaucoup de détails comment l’homme a traversé cette déchéance.
Marie-Antoinette,
incarnée par Mélanie Laurent dans le long-métrage Le Déluge, du cinéaste
italien Gianluca Jodice. © Fabio Lovino
Outre cette lecture de Cléry, comment avez-vous préparé le rôle ?
J’ai rencontré un psychologue, un neurologue et un
historien pour essayer d’en apprendre plus sur Louis XVI, sur l’origine de son
bégaiement ou sa manière de se comporter. Il a toujours évolué dans un
monde d’apparences. Du lever au coucher du roi, tout était théâtral.
Au-delà de ce point, on notait chez lui un comportement et des symptômes qui
laissent à penser qu’il avait une personnalité atypique. Une scène dans le
film rapporte sa discussion à propos de l’égalité entre les hommes à laquelle
il ne croit pas. Le film est très ancré dans notre époque, où tant de gens
de pouvoir se prennent pour des dieux...
J’ai eu très peur. Je pensais que ça n’allait pas marcher, que le résultat était trop figé et que je serai privé des expressions du visage. J’ai montré des images et des vidéos à des proches qui m’ont beaucoup rassuré. Ce masque correspondait à la dimension royale du personnage restant souvent inexpressif mais accentuait aussi l’état de sidération dans lequel il finit par se retrouver. Je me suis aussi rendu compte que les yeux permettaient d’exprimer beaucoup de choses. Cette apparence m’a aidé à entrer dans la peau de Louis XVI. Je me levais à 3 heures du matin pour commencer la journée par quatre heures maquillage avant de tourner de 8 à 18 ou 19 heures.
Mélanie
Laurent, Gianluca Jodice et Guillaume Canet à l'avant-première du film Le
Deluge au cinéma UGC Ciné Cité Les Halles à Paris le 10 décembre 2024. © Coadic
Guirec/Bestimage
Comment avez-vous abordé les scènes face à Marie-Antoinette qu’incarne Mélanie Laurent ? Vous êtes-vous attaché à donner une "musique" à vos échanges ?
Nous avions travaillé chacun de notre côté mais je n’ai
pas le souvenir d’avoir vraiment réfléchi à la manière de créer quelque
chose entre les deux. C’était assez agréable d’ailleurs de découvrir le
travail de l’autre au fur et à mesure. Jouer un personnage ayant vraiment
existé met une petite pression parce qu’on a envie d’atteindre un certain
réalisme. J’ai appris beaucoup sur Louis XVI. Cela m’a aussi aidé à
comprendre comment la Révolution a pu avoir lieu. S’il n’avait pas eu ce comportement
psychologique, peut-être que les choses se seraient passées autrement. Ce roi
a payé aussi pour tous les autres. Parce qu’il n’avait pas ce même rapport au
pouvoir.
https://www.pointdevue.fr/culture/cinema/interview-de-guillaume-canet-louis-xvi-a-toujours-evolue-dans-un-monde-dapparences
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