Il y a 200 ans,
naissait Jacques Offenbach. Violoncelliste virtuose et père de l’opéra bouffe,
le plus grand compositeur populaire de son temps a mené son existence tambour
battant. En phase avec une époque dont elle incarne l’esprit, son oeuvre riche
de 650 pièces, dont plus de 100 opéras, connaît son apogée sous le second
Empire.
Sous le soleil de
Cologne, ce 20 juin 1819 est un jour de liesse pour Isaac Eberst. Marianne, son
épouse, née Rindskopf, vient de lui donner un second fils, Jacob, après cinq filles.
Relieur de métier mais surtout musicien, Isaac a quitté en 1802 sa ville natale
d’Offenbach, près de Francfort. De son surnom d’"Offenbacher" amputé
d’une syllabe, il a fait son nouveau patronyme et gagne sa vie en jouant de
l’archet dans les synagogues et les tavernes.
Au sein de cette
famille chaleureuse et bohème, le petit Jacob apprend le violon, dès l’âge de 6
ans, mais se découvre un don remarquable pour le violoncelle. L’enfant doit étudier sérieusement, Isaac se résigne donc à mettre fin au
petit orchestre familial. Le 5 novembre 1833, il part avec Jacob et son frère
Julius, direction Paris et son Conservatoire fameux… mais interdit aux
étrangers.
Dix ans plus tôt, Liszt s’en est vu refuser
l’accès par Luigi Cherubini! À force de patience, pourtant, Isaac parvient à
convaincre l’intransigeant directeur d’auditionner Jacob, accepté après
quelques minutes. Sa mission accomplie, Isaac reprend le chemin de Cologne,
laissant ses fils à leur nouvelle existence.
À Paris, la virtuosité et l'allure dégingandée
de Jacob, qui s'est rebaptisé Jacques, font fureur
Très vite, Jacob, qui francise son prénom en
Jacques, s’ennuie à périr dans cette école poussiéreuse. À 15 ans, il intègre
l’orchestre de l’Opéra-Comique, où ses facéties font régulièrement fondre sa
paye. Incapable de tenir en place, il abandonne son emploi au bout de deux ans
et se lance dans la composition de valses.
Un compatriote
diplomate, Friedrich von Flotow, lui ouvre les portes des salons, où sa
virtuosité et son allure dégingandée font fureur. "C’est qu’il est
charmant, brillant, acide et pointu, ce haut jeune homme d’1 mètre 73, dont
Nadar dira qu’il est “un coq croisé de sauterelle et mâtiné de crevette
grise”", écrit Nicolas d’Estienne d’Orves.*
Une jeune fille de
16 ans, Herminie d’Alcain, se montre plus subjuguée encore… Son père, espagnol
et carliste, est mort et sa mère s’est remariée avec Michael Mitchell, cousin
d’un célèbre imprésario londonien. Jacques n’est pas insensible non plus, mais
les Mitchell posent deux conditions à un éventuel mariage: le jeune homme devra
d’abord se convertir au catholicisme et confirmer sa capacité à vivre de son
art.
En mai 1844, le
violoncelliste part en tournée outre-Manche et joue à Windsor devant la reine,
le prince Albert, le roi de Bavière et le tsar de Russie. Il revient couvert de lauriers et conforté dans sa passion pour Paris.
"À l’étranger, il comprit pour la première fois tout le prix qu’il
attachait à cette ville unique, écrit Siegfried Kracauer**, et il se sentit
envahi pour elle d’un amour qui, dans ses opérettes à venir, ne cesserait
jamais de s’exprimer."
Offenbach en
famille. Apic/ Getty Images
Mariés en août 1844,
les jeunes gens entament passage Saulnier une union heureuse, bénie par la
naissance de Berthe, qui sera suivie de trois autres filles et, enfin, d’un
garçon. Dévouée, Herminie met tout en oeuvre pour préserver la tranquillité de
son mari qui, tout en écumant les salons, compose.
Le Tout-Paris se
presse au théâtre des Bouffes-Parisiens pour applaudir les opérettes
d'Offenbach
En 1850, Arsène
Houssaye, directeur de la Comédie-Française, lui offre les rennes de l’orchestre
de cette illustre institution. "Je restai cinq années au Théâtre-Français,
raconte Offenbach. C’est à cette époque que, devant l’impossibilité persistante
de me faire jouer, l’idée me vint de fonder moi-même un théâtre de musique. Je
me dis que l’opéra-comique n’était plus à l’Opéra-Comique, que la musique
véritablement bouffe, gaie et spirituelle, la musique qui vit, s’oubliait peu à
peu."
La façade de
l’Opéra-Comique de Paris. Courtesy of Antonio Martinelli
L’occasion se
présente en 1855, année de l’Exposition universelle, avec la petite Salle
Lacaze idéalement située en bas des Champs-Élysées, en face du nouveau Palais
de l’industrie. Offenbach se démène pour l’obtenir et la transforme en luxueuse
bonbonnière.
Le 5 juillet
s’ouvrent les Bouffes-Parisiens, sur une programmation diversifiée qui s’achève
avec Les Deux Aveugles, une comédie mettant en scène des mendiants filous, dont
le réalisme et l’ironie inédits font mouche. Un trio gagnant vient de naître avec le compositeur, le librettiste Ludovic
Halévy et la rousse cantatrice Hortense Schneider.
Aquarelle d’Edmond Morin figurant Hortense
Schneider dans sa loge, 1873. DeAgostini/ Getty Images
Manquant de place, le théâtre des
Bouffes-Parisiens déménage dès l’hiver suivant passage Choiseul, dans un espace
plus approprié qu’il inaugure avec Ba-ta-clan une "chinoiserie
musicale". "Déjà, dans cette première collaboration étroite
d’Offenbach et d’Halévy, explique Siegfried Kracauer, se dessinent les
principaux thèmes des futures opérettes. Le pouvoir est une plaisanterie; la
vie à la Cour, une arlequinade."
Directeur, compositeur, chef d’orchestre,
metteur en scène, Offenbach assume toutes les fonctions, accueille les oeuvres
d’autres musiciens, comme Rossini et Bizet, dépense sans compter et laisse
s’épanouir cette veine parodique qu’admire Tolstoï: "C’est vraiment
français; un comique tellement bon garçon et primesautier que tout lui est
permis."
Affiche pour l’opéra bouffe La Princesse de
Trébizonde, par Jules Chéret, 1869. DeAgostini/ Getty Images
Orphée aux Enfers, le 21 octobre 1858, lui
apporte la consécration. Son premier opéra bouffe, qui raille l’Olympe dans des
décors de Gustave Doré, sera représenté 228 fois. Offenbach devient le chantre
du second Empire. Le Tout-Paris se presse à ses opérettes, même l’empereur et,
surtout, son demi-frère, le duc de Morny, qui rédige le livret de Monsieur
Choufleuri restera chez lui le… ainsi qu’une partie de la musique.
Naturalisé français en 1860, par l’entremise
du duc également ministre, puis décoré de la Légion d’honneur, Offenbach capte
comme personne l’esprit du moment. En 1864, La Belle Hélène triomphe dans l’Europe entière et marque
l’apogée de son théâtre. Bien des succès suivront, comme La Vie parisienne, La
Périchole, La Grande-duchesse de Gérolstein… De semi-échecs aussi, dont
Vert-Vert, et même un four terrible, Barkouf, qui pourtant n’entame pas l’énergie
de l’infatigable Offenbach.
Le maître du lyrique
léger travaille sans relâche pour achever son "opéra sérieux", Les
Contes d'Hoffmann
L’écrasante défaite
de la France face à la Prusse, en 1870, engendre cependant un violent
anti-germanisme, et la proclamation de la IIIe République sonne le glas de
cette frivolité associée à l’Empire, dont son oeuvre s’était fait l’écho.
Imperceptiblement, Offenbach se démode.
En 1873, il acquiert
le vaste théâtre de la Gaîté où il reprend d’anciens succès comme Orphée, en
les remaniant dans une grande débauche de costumes, décors et machines
sophistiquées. Mais un gouffre financier se creuse qui le
conduit à la faillite. Offenbach, qui a toujours fait montre de générosité, ne
veut léser personne et se met en quatre pour rembourser ses dettes.
Las, ni la vente de
sa somptueuse villa d’Étretat ni le succès du Voyage dans la Lune n’y
suffisent. Il s’embarque, en 1876, pour une tournée en Amérique. Accueil
triomphal.
À son retour, après
plusieurs créations dont Madame Favart, le compositeur s’attelle à un vieux
rêve: l’adaptation d’une pièce de Jules Barbier et Michel Carré, Les Contes
d’Hoffmann. Mais le temps lui est compté. Torturé par la goutte, il travaille
sans relâche pour achever son "opéra sérieux". Au fil des notes sa
santé s’amenuise. Cette course contre la montre s’achève dans la nuit du 4 au 5
octobre 1880, mais la partition de piano est terminée.
À l’issue d’obsèques
célébrées en grande pompe à la Madeleine, Jacques Offenbach rejoint le
cimetière de Montmartre après un dernier tour, en corbillard, sur les
boulevards de ses théâtres chéris. Il n’aura pas eu la joie d’assister à la
première de son oeuvre testament, orchestrée par Ernest Guiraud, coupée et
modifiée, certes, mais saluée par la grande critique, le 10 février 1881… à
l’Opéra-Comique, enfin!
Par Isabelle Pia
https://www.pointdevue.fr/histoire/offenbach-le-compositeur-leger-du-second-empire_10236.html
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