Sous son label “La rue musicale”, la Philharmonie publie un livre manifeste
qui propose une méthode et un cadre de pensée pour aborder la question du genre
et de la sexualité en musique. En voici l’avant-propos.
par
Catherine Deutsch
En 1991, lorsque
paraît la première édition d’Ouverture féministe (sous
le titre anglaisFeminine Endings), les études de genre se trouvent dans un moment
de grande effervescence intellectuelle, suite à la parution de plusieurs textes
théoriques fondamentaux. en 1986, l’historienne Joan Scott propose de définir
le genre comme une « catégorie utile de l’analyse historique » précipitant le passage d’une histoire des femmes à une
histoire du genre ; en 1987, la sémioticienne Teresa de Lauretis forge la
notion de « technologie du genre », qui eut une importance capitale sur la pensée de Susan
McClary ; en 1988, Gayatri Spivak publie son essai Les Subalternes peuvent-elles parler ?, un texte fondateur des études postcoloniales ; en 1989, Kimberlé crenshaw invente le terme d’« intersectionnalité », invitant à croiser le genre avec d’autres catégories
d’analyse, comme la race et la classe ; en
1990, paraît Trouble dans le genre de Judith Butler ; enfin, en 1991, Lauretis pose les premières bases d’une « théorie queer1 ». En l’espace de quelques années, certains des concepts
majeurs des théories sur le genre ont ainsi été formulés, qui devaient irriguer
les trois décennies à venir. Le grand souffle qui parcourt les pages d’Ouverture
féministe porte la trace de cet élan intellectuel
incroyablement fécond dans le monde anglophone.
Pourtant, comme le
rappelle McClary dans son chapitre introductif, la musicologie états-unienne ne
faisait alors qu’esquisser timidement des premiers pas vers les questions de
genre, et non sans réticence et hostilité de la part d’une partie de la
discipline. Jusqu’alors, la rencontre entre le féminisme et la musicologie
s’était essentiellement faite sur le terrain de l’histoire des femmes. Les
premiers jalons d’une histoire des musiciennes commençaient d’être posés et
quelques noms de compositrices se frayaient peu à peu leur chemin dans le grand
récit d’une histoire de la musique jusque-là presque exclusivement masculine.
Le projet de McClary était
cependant tout autre. Tout en reconnaissant et en saluant la valeur d’une telle
entreprise, il ne s’agissait pas pour elle d’écrire une histoire des femmes
musiciennes, mais bien de faire dialoguer les théories féministes et la musicologie
ou, pour paraphraser Joan Scott, d’introduire le genre comme une catégorie
utile de l’analyse musicale — pour toutes les musiques, celle des
compositrices, mais encore et surtout celle du grand répertoire canonique. La grande force de McClary fut précisément de comprendre,
et ce deès la fin des années 1980, que la rencontre entre la new musicology naissante et les théories féministes
pourrait s’avérer extrêmement fructueuse.
Dans le sillage de Joseph Kerman, McClary pointe du doigt
les limites d’une musicologie positiviste et désincarnée prétendument neutre et
objective, et plaide pour le développement d’une « musicologie
critique » qui tienne compte de la signification. S’inscrivant en faux
contre le mythe de la musique pure, McClary soutient que la musique — même
dénuée de texte — est un discours signifiant, un discours qui convainc et
manipule d’autant mieux les auditeurs qu’il le fait le plus souvent à leur
insu, d’où la nécessité politique de dévoiler ses mécanismes. Pour McClary, qui
s’approprie en cela la pensée d’Adorno, la musique est un espace politique, un
champ traversé par les questions de pouvoir, une caisse de résonance
particulièrement efficace pour les idéologies. La musique ne fait pas
qu’absorber et refléter ces idéologies. Elle les conforte et les reproduit.
Elle participe pleinement à leur construction.
Dans Ouverture
féministe, McClary montre comment la musique peut servir l’ordre du
genre, c’est-à-dire la division du monde en masculin et féminin, ainsi que la
hiérarchisation entre les deux termes — une réalité qui affecte la vie
quotidienne des hommes et des femmes, qui façonne leur corps comme leur
identité. Néanmoins, il faut souligner qu’il ne s’agit pas de son unique prisme
analytique. À une époque où la notion d’intersectionnalité venait à peine
d’émerger, McClary croise très souvent le genre avec d’autres paramètres comme
la race et la classe (ses analyses de Carmen de Bizet sont exemplaires à cet
égard). Cependant, comme l’indique le sous-titre de cet ouvrage, c’est bien le
genre et la sexualité qui sont au cœur de son propos.
McClary a trouvé dans les écrits de la sémioticienne Teresa
de Lauretis un cadre théorique particulièrement efficace pour penser le genre
dans la musique. D’une part, les travaux de Lauretis sur la narratologie ont
offert un maillon essentiel à McClary dans son analyse de la forme sonate et,
plus généralement, des mécanismes de la tonalité, qui lui ont permis de
dépasser le simple constat du caractère sexiste et genré des terminologies
musicales, pour entrer au cœur même des processus de composition2.
D’autre part, McClary s’inspire largement de la notion de « technologie du
genre » développée par Lauretis dans l’ouvrageTechnologies of gender en 1987 (partiellement traduit en
français en 2007). La théoricienne y reprend la notion foucaldienne de
« technologie du sexe » pour montrer que le genre construit, et est
construit par, des discours, des représentations, des savoirs, des
épistémologies, etc., autant d’appareils qu’elle qualifie de
« technologies du genre ». Les « technologies du genre »
sont donc au cœur d’un mouvement circulaire : elles reflètent les normes
de genre tout en les construisant. Ou, pour le dire avec Lauretis :
« La construction du genre est à la fois le produit et le processus de sa
représentation3. »
Pour Lauretis, ces technologies du genre ont donc le pouvoir de conforter la
norme et l’idéologie du genre. Cependant,
les individus ne sont pas impuissants dans ce système. Ils possèdent une capacité
d’agir qui leur permet aussi de le subvertir « dans des pratiques
micropolitiques de tous les jours et les résistances au quotidien4 ».
Cet arrière-plan théorique se situe aux fondements de la
pensée de McClary. Il explique ses aller-retour constants entre l’œuvre du
grand répertoire (Monteverdi, Beethoven, Bizet, etc.) et des pièces composées
par des femmes (Diamanda Galás, Janika Vandervelde, Laurie Anderson, Madonna).
Même si elle ne le formule jamais en ces termes, le projet de McClary est bien
de montrer que la musique est une technologie du genre, qui peut être subvertie
dans une optique féministe, ou du moins non sexiste ou non hétéro-normative. CarOuverture
féministe est un
ouvrage profondément optimiste, qui cherche à proposer des contre-modèles, des
solutions alternatives au sexisme de certains procédés compositionnels du
répertoire classique.
Pour avoir pensé que la musique pouvait représenter et
construire le masculin et le féminin, et subordonner le second au premier, et
pour avoir opposé les œuvres du grand répertoire canonique composées par des
hommes à celles de compositrices, McClary fut non seulement violemment attaquée
par les tenants d’une musicologie traditionnelle, mais également par certaines
feéministes qui la taxèrent d’essentialisme — une accusation qu’elle récuse à
juste titre (voir sa préface ci-après). Si résidus d’essentialisme il y a dans
la pensée de McClary, ils ne se situent pas tant dans ses analyses musicales
que (peut-être) dans les distinctions un peu trop systématiques qu’elle opère
entre l’écoute de ses étudiants de sexe masculin et féminin, et entre le
plaisir sexuel des hommes et celui des femmes. Pour ce qui est de la musique
elle-même, il convient de différencier féminin et féministe, masculin et
sexiste dans les analyses de McClary. si elle considère que certaines femmes
peuvent écrire différemment, ce n’est pas tant en vertu d’un déterminisme
biologique ou social, ou d’une quelconque essence féminine, mais bien parce que
les femmes sont à ses yeux plus enclines à refuser des normes artistiques
sexistes et à proposer en alternative un discours non pas féminin, mais bien
féministe. Pour McClary, dénoncer la perniciosité de certains stéréotypes
essentialistes concernant la musique composée par des femmes (une musique
douce, délicate, manquant de puissance, etc.) n’est en rien incompatible avec
la conviction — utopiste ? — qu’un langage musical libéré des rapports de
genre est possible.
C’est dans cette optique que nous avons choisi de traduire
le titre Feminine Endings par Ouverture
féministe5.
Nous souhaitons ainsi souligner la force des propositions de McClary, qui a
posé les bases d’une épistémologie féministe pour la musicologie, tout en
insistant sur leur potentiel heuristique, car il s’agit bien là d’une ouverture
et non d’un simple objet historiographique appartenant au passé. À l’heure où,
en France, les études de genre sont entrées dans une phase
d’institutionnalisation et où le genre commence à pénétrer jusqu’au cursus de
musicologie, nous espérons que la traduction de cet ouvrage fondamental
permettra au public francophone — musicologues, musicien-ne-s, mélomanes et
chercheur-e-s de toutes disciplines — de s’engouffrer dans cette ouverture
féministe et de se l’approprier.
http://philharmoniedeparis.fr/fr/magazine/susan-mcclary-ouverture-feministe
No hay comentarios:
Publicar un comentario